Soudain, l’été dernier…
Alors que Sébastian savourait son séjour à Cabeza de Lobo en compagnie de sa cousine Catherine, celui-ci est victime d’une atrocité inexplicable, le conduisant irrémédiablement à la mort. Et le seul témoin de ce drame, la cousine de ce poète dandy, Catherine, est déclarée folle après ce tragique incident…
Un pitch à suspense pour une pièce à suspense, toute en tension.

La facilité serait d’aller à la cinémathèque et de louer (ou télécharger) le film au titre similaire inspiré de la pièce, sorti en 1959 avec Katharine Hepburn et Elizabeth Taylor (ce que je recommande d’ailleurs, mais dans un second temps). On y retrouverait les mêmes thèmes forts évoqués par Tennessee Williams : lobotomie, inceste, adolescentophilie, injustice sociale, décadence, folie… et la même puissance dramatique.
Mais allons au théâtre ! Confrontons-nous à l’humain ! Rien de tel qu’un spectacle en live. Et l’expérience est d’autant plus riche que la sortie s’effectue dans un cadre atypique. Je demande aux habitués ou blasés du théâtre de faire preuve de tolérance pour les quelques lignes qui suivent, mais je me dois de décrire cet ensemble particulier de théâtres, planté au milieu du Bois de Vincennes. La Cartoucherie est un ancien lieu de fabrication d’armes et de poudre, reconverti par Ariane Mnouchkine dans les années 70 en lieu de création théâtrale. Le drame de Tennessee Williams se déroule lui au théâtre de la Tempête. Parfait, me dis-je, pour illustrer le temps qui m’accompagnait le jour de la représentation : pluie et vent. Un chaleureux coin buvette/cafette permet heureusement d’attendre au chaud. Ambiance décontractée et bobo dans un lieu impromptu.
Le parti pris du metteur en scène René Loyon est relativement sobre. Un peu de mobilier bourgeois pour signifier l’intérieur cossu de la demeure de la mère, une toile aux couleurs changeantes illustrant ce jardin tropical dense. Une tension croissante appuyée par une « musique » aux bruits sourds et bizarres renforce notre sentiment de malaise.
Nous sommes au milieu des années 30, dans une Louisiane étouffante, et la mère du poète, quelques mois après sa mort, fait venir un médecin psychiatre pour examiner Catherine, sortie exceptionnellement de la « maison de repos » dans laquelle on l’a enfermée après le drame. Cette riche mère omnipotente nourrit l’idée de faire taire définitivement la cousine, au récit encombrant et insupportable…

L’auteur a mis de lui-même dans ce drame, des bouts de sa vie personnelle qu’il semblait digérer difficilement ; le propos persuasif de cette pièce tient dans le fait que les sujets théoriquement lourds évoqués dans l’œuvre, s’entremêlent intelligemment, brouillent les pistes, et nous présentent des valeurs inversés, un contre ordre dérangeant. De ce refus catégorique de voir, de considérer la vérité, émerge toute la puissance de questions normalement triviales : ne serait ce pas les fous qui ont raison ? Et si l’ordre des choses n’était pas le bon ? Quelle est la nature de nos pulsions, de nos folies ?
Pour servir ce texte, des comédiens convaincants, bien dans leur rôle. On aurait peut être préféré une Catherine encore plus nuancée, plus contrastée, plus border line… toute la difficulté de la folie…
Tennessee Williams est à l’honneur cette année dans plusieurs théâtres parisiens, notamment avec « La Ménagerie de Verre » au Théâtre d’Aubervilliers (qui vient de se terminer), et une création à l’Odéon à partir de « Un tramway nommé désir ». Peut être un signe que les marginaux, les excès de la société, les désemparés, tous ces thèmes chers au poète et dramaturge américain, connaissent un regain d’intérêt.
Pour info et aller plus loin :
« Soudain, l’été dernier» au théâtre de la Tempête, jusqu’au 13 décembre
« Suddenly, Last Summer» le trailer du film
